Les crimes sexuels commis en réunion semblent
avoir fait leur apparition ces dernières années si l’on en
juge les rubriques des faits divers des journaux. Il s’agit de crimes
qui, par leur caractère sordide, sont relativement médiatiques et
intéressent particulièrement la presse. Les seules
références bibliographiques que nous retrouvons sont en effet des
extraits de quotidiens, aucune publication scientifique ne semblant
s’être penchée sur cette question en particulier.
En fait, les agressions sexuelles et viols commis en
réunion sont beaucoup plus anciens que l’intérêt
médiatique qu’ils suscitent : l’Histoire nous le
rappelle.
Il semble probable que, par le passé, ces
actes n’aient pas été identifiés comme tels, et on
peut penser que nombre d’études précédemment
publiées sur la question de la délinquance sexuelle rassemblaient
des sujets impliqués dans des viols en réunion.
Et
il est probable que ce sont bien les médias qui ont participé
à leur reconnaissance et à leur identification comme crimes
sexuels particuliers, permettant de cristalliser de manière assez
spectaculaire les terreurs urbaines du grand public.
Les journalistes ne se sont d’ailleurs pas
embarrassés des subtilités distinguant les agressions des viols,
les délits des crimes puisqu’ils ont repris le terme donné
par la rue à ces pratiques : les
« tournantes ».
Dans ce contexte, il paraissait donc indispensable
d’en savoir plus sur cette délinquance apparemment
« à la mode ».
Le matériel à notre disposition
correspond à un échantillon de 52 expertises psychiatriques
portant exclusivement sur des auteurs de viols, agressions et attentats
à la pudeur commis en réunion.
Ces expertises effectuées à la demande
de la justice s’étalent sur les quinze dernières
années.
Si elles ne permettent bien sûr pas
d’établir un profil du délinquant sexuel agissant en
groupe, leur lecture donne une série d’informations
définissant un groupe de sujets assez homogène sur bien des
points.
Age
des agresseurs au moment des faits:
Sur les 52 agresseurs, tous ont plus de 13 ans et
tous ont moins de 26 ans.
La
répartition de leur âge suit une courbe gaussienne, le sommet le
la courbe se situant à 16 ans.
Il
est à noter que sur l’échantillon concerné, seuls 3
des sujets ont plus de 23 ans.
Si
notre échantillon est trop petit pour l’affirmer avec certitude,
on peut tout de même avancer l’idée que ce type
d’infraction est l’apanage de sujets jeunes, en tout cas plus
jeunes que les autres types d’agresseurs sexuels qui ont une courbe de
répartition des âges plus centrée sur 20-30 ans pour les
viols avec violence et plus centrée sur 30 ans pour les
pédophiles.
Ceci
nous amène à une deuxième remarque concernant
l’âge de leur victime qui est dans la quasi totalité des cas
égal ou voisin du leur.
La scolarité des sujets est décrite
comme problématique voir chaotique dans certains cas. On peut
s’étonner du taux de redoublement dans leur cursus scolaire :
86% des patients ont au moins redoublé une année ( primaire ou
secondaire)
Aucun
des sujets ne se situe dans une filière scientifique, et environ la
moitié est déjà dans une orientation professionnelle.
Environ
15% des sujets sont dans une situation critique, sans réel espoir
d’inscription dans une filière professionnelle.
Tous
sont conscients de leur difficulté et de leur échec scolaire bien
que présentant une bonne projection dans l’avenir.
Cellule
familiale :
Ces adolescents sont issus pour la quasi
totalité de familles modestes, résidant dans des banlieues, bien
entendu en zone urbaine.
La
fratrie est nombreuse dans tous les cas puisque seuls trois des protagonistes
sont des enfants uniques.
Le
terme de famille nombreuse prend toute sa signification puisque 44% des sujets
sont issus de familles de 5 enfants et plus ( jusqu’à 10 ).
La
position du sujet dans la fratrie est très variable, pouvant être
deuxième , troisième … ou dernier. On notera que plus
rarement il s’agit des aînés ( 15%), et ce sans relation avec
l’origine ethnique de la famille.
Les expertises donnent assez peu d’information sur le
caractère conflictuel des unions parentales, mais toujours est-il que
seuls 5 des adolescents rapportent une séparation du couple des parents.
Pour
la question de l’appartenance ethnique des familles, 52% sont originaires
des pays du Maghreb, 20% d’Afrique Noire, le restant des sujets
étant issu de familles d’origine française. Pour le cas des
familles issues des pays du
Maghreb, plus de 75% des sujets concernés par l’expertise sont
nés sur le territoire français. Et leurs parents comme eux mêmes sont
d’obédience musulmane.
On
note que la profession exercée par les parents est toujours peu
qualifiée et peu gratifiante, et que pour les familles nord-africaines,
dans plus de 85% des cas la mère ne travaille pas.
Habitudes
du sujet :
Dans tous les cas (sauf un dont nous reparlerons plus
tard), les sujets se décrivent comme sociables, bien
intégrés au sein de leur groupe, décrivant des loisirs et
centres d’intérêt tels que les sports , les films.
Ces
activités para-scolaires sont des activités de groupe.
On
retrouve une consommation de tabac semblable à celle de la population
générale et une consommation d’alcool inférieure (
notion à relativiser du fait de l’âge des patients)
Antécédents
médicaux :
La lecture des expertises des sujets est très
décevante si l’on s’attend à trouver chez ces sujets
des antécédents médicaux , chirurgicaux ou psychiatriques.
Les
questions toujours posées ne permettent aucune découverte .
Les
sujets n’ont jamais été hospitalisés en psychiatrie
ou en médecine pour une cause psychiatrique. Ils n’ont jamais eu
de suivi par des médecins psychiatres ou reçus de traitements
psychotropes.
Seul
un patient fait état d’une tentative de suicide.
Les antécédents
médicaux sont sans particularité par rapport au reste de la
population, comme les antécédents chirurgicaux.
Antécédents
judiciaires :
La lecture des antécédents judiciaires
des sujets met en lumière que
30% des sujets avaient eu dans leur passé affaire à la
justice. Dans la quasi totalité des cas, il s’agit de vols, le
plus souvent sans violence.
L’élément
important est que seuls 2 des sujets font part de condamnations
antérieures pour des affaires de viols.
Les
actes transgressifs :
Les expertises, même en ne donnant qu’une
version, celle de l’agresseur, sont assez éloquentes sur l’acte en lui même et
c’est ici que l’on retrouve l’uniformité la plus
frappante.
Les
faits reprochés aux sujets sont les mêmes quand on tient compte
des modifications récentes de la loi ramenant la fellation forcée
à un viol.
Il
s’agit donc de viols ou
d’agressions sexuelles dans
95% des cas, exercés sur des femmes ou des jeunes femmes. En tant que
chefs d’inculpation, les violences physiques les accompagnent dans 30%
des cas et les attentats à la pudeur dans 20% des cas.
Le
lieu du crime est réparti de manière égale entre des caves
et hall d’immeubles, des squats et des appartements appartenant
tantôt aux familles des victimes et tantôt aux familles des
agresseurs.
La
notion de groupe est très variable selon les cas, plusieurs affaires
rassemblant 2 agresseurs, la plupart font référence à 3 ou
4 agresseurs, rarement plus.
Le
point de la relation à la victime est le plus marquant : plus de
95% des agresseurs présumés font état d’une relation
avec la victime qui faisait partie du quartier. Les agresseurs connaissaient
avant le viol le prénom de leur victime.
A
noter que les 5% restant rassemblent deux affaires impliquant des individus
plus âgés et que ces affaires sont, à la lecture des
expertises, un peu différentes des autres.
La
description de l’acte par l’agresseur présumé est quasi
interchangeable d’une expertise à l’autre.
On
note un ton dégagé emprunt d’une certaine banalisation,
servant à la description d’un rapport consenti, en fait rarement
à plusieurs dans le même temps, mais à tour de rôle.
Dans
tous les cas, la victime est décrite comme une « fille
facile » ou comme
«la cocotte à tout le monde »
Le
sujet reconnaît le rapport sexuel, mais pas le caractère
forcé de ce rapport.
Pour
illustrer ce point, on note :
Tous
les autres sujets décrivent une relation consentie, ne retrouvant aucun
élément d’anormalité, ni dans le lieu ni dans le
fait que plusieurs jeunes garçons aient un rapport avec la même
victime,
Toujours
dans la description de l’acte par les agresseurs, 30% signalent ne pas
avoir pu éjaculer, alors que plusieurs sujets ( environ une dizaine )
signalent leur virginité avant les faits.
Toujours
dans le cadre de l’expertise, ce qui est donc à relativiser, la
plupart des patients ne comprennent pas la plainte et évoquent une plus
grande méfiance à l’avenir concernant la gente
féminine comme conséquence de leur mise en examen.
Dans
ces conditions, il n’est pas surprenant que 50 des 52 expertises se
concluent par une accessibilité à une peine de prison, à
une non dangerosité psychiatrique et à une absence de pathologie
psychiatrique structurée.
Bien
entendu, l’âge n’aurait pas permis de préciser une
telle structuration, en particulier psychotique, de manière
évidente, mais l’expertise aurait sans doute pu détecter
des signes à minima s’il y en avait eu, ce qui n’est pas le
cas.
A
l’exception de rares cas, l’expertise ne met pas en avant de
tableau anxio-dépressif, les seuls sujets concernés se trouvaient
impliqués dans des affaires les ayant conduits à être
incarcérés au moment de l’expertise, et ce à la
différence de la plupart des autres sujets.
Il
paraît donc possible de relier ce tableau dépressif à
l’incarcération.
Si
on écarte 10% des sujets dont le niveau intellectuel visiblement faible
parasitait la compréhension des questions posées, tous ont une
élocution correcte sans trouble de la compréhension,
s’exprimant clairement en français et peu intimidés par le
cadre de l’expertise
Tous
les sujets sont jugés comme
« réadaptables ».
[1]
Psychiatre des hôpitaux,
psychanalyste
Directeur médical de la clinique
médico-universitaire G. Heuyer (Fondation Santé des Etudiants de
France)
Psychiatre auprès de la Cour
d’Appel de Paris