Viols et agressions sexuelles en réunion

Dr Patrice HUERRE[1]

 

 

Les crimes sexuels commis en réunion semblent avoir fait leur apparition ces dernières années si l’on en juge les rubriques des faits divers des journaux. Il s’agit de crimes qui, par leur caractère sordide, sont relativement médiatiques et intéressent particulièrement la presse. Les seules références bibliographiques que nous retrouvons sont en effet des extraits de quotidiens, aucune publication scientifique ne semblant s’être penchée sur cette question en particulier.

En fait, les agressions sexuelles et viols commis en réunion sont beaucoup plus anciens que l’intérêt médiatique qu’ils suscitent : l’Histoire nous le rappelle.

Il semble probable que, par le passé, ces actes n’aient pas été identifiés comme tels, et on peut penser que nombre d’études précédemment publiées sur la question de la délinquance sexuelle rassemblaient des sujets impliqués dans des viols en réunion.

Et il est probable que ce sont bien les médias qui ont participé à leur reconnaissance et à leur identification comme crimes sexuels particuliers, permettant de cristalliser de manière assez spectaculaire les terreurs urbaines du grand public.

Les journalistes ne se sont d’ailleurs pas embarrassés des subtilités distinguant les agressions des viols, les délits des crimes puisqu’ils ont repris le terme donné par la rue à ces pratiques : les « tournantes ».

Dans ce contexte, il paraissait donc indispensable d’en savoir plus sur cette délinquance apparemment « à la mode ».

 

Le matériel à notre disposition correspond à un échantillon de 52 expertises psychiatriques portant exclusivement sur des auteurs de viols, agressions et attentats à la pudeur commis en réunion.

Ces expertises effectuées à la demande de la justice s’étalent sur les quinze dernières années.

Si elles ne permettent bien sûr pas d’établir un profil du délinquant sexuel agissant en groupe, leur lecture donne une série d’informations définissant un groupe de sujets assez homogène sur bien des points.

 

 

Age  des agresseurs au moment des faits:

 

Sur les 52 agresseurs, tous ont plus de 13 ans et tous ont moins de 26 ans.

La répartition de leur âge suit une courbe gaussienne, le sommet le la courbe se situant à 16 ans.

Il est à noter que sur l’échantillon concerné, seuls 3 des sujets ont plus de 23 ans.

Si notre échantillon est trop petit pour l’affirmer avec certitude, on peut tout de même avancer l’idée que ce type d’infraction est l’apanage de sujets jeunes, en tout cas plus jeunes que les autres types d’agresseurs sexuels qui ont une courbe de répartition des âges plus centrée sur 20-30 ans pour les viols avec violence et plus centrée sur 30 ans pour les pédophiles.

Ceci nous amène à une deuxième remarque concernant l’âge de leur victime qui est dans la quasi totalité des cas égal ou voisin du leur.

 

 

 

 

 

Scolarité  des agresseurs :

 

La scolarité des sujets est décrite comme problématique voir chaotique dans certains cas. On peut s’étonner du taux de redoublement dans leur cursus scolaire : 86% des patients ont au moins redoublé une année ( primaire ou secondaire)

Aucun des sujets ne se situe dans une filière scientifique, et environ la moitié est déjà dans une orientation professionnelle.

Environ 15% des sujets sont dans une situation critique, sans réel espoir d’inscription dans une filière professionnelle.

Tous sont conscients de leur difficulté et de leur échec scolaire bien que présentant une bonne projection dans l’avenir.

 

 

Cellule familiale :

 

Ces adolescents sont issus pour la quasi totalité de familles modestes, résidant dans des banlieues, bien entendu en zone urbaine.

La fratrie est nombreuse dans tous les cas puisque seuls trois des protagonistes sont des enfants uniques.

Le terme de famille nombreuse prend toute sa signification puisque 44% des sujets sont issus de familles de 5 enfants et plus ( jusqu’à 10 ).

La position du sujet dans la fratrie est très variable, pouvant être deuxième , troisième … ou dernier. On notera que plus rarement il s’agit des aînés ( 15%),  et ce sans relation avec l’origine ethnique de la famille.

Les expertises donnent assez peu d’information sur le caractère conflictuel des unions parentales, mais toujours est-il que seuls 5 des adolescents rapportent une séparation du couple des parents.

Pour la question de l’appartenance ethnique des familles, 52% sont originaires des pays du Maghreb, 20% d’Afrique Noire, le restant des sujets étant issu de familles d’origine française. Pour le cas des familles issues des  pays du Maghreb, plus de 75% des sujets concernés par l’expertise sont nés sur le territoire français.  Et leurs parents comme eux mêmes sont d’obédience musulmane.

On note que la profession exercée par les parents est toujours peu qualifiée et peu gratifiante, et que pour les familles nord-africaines, dans plus de 85% des cas la mère ne travaille pas.

 

 

Habitudes du sujet :

 

Dans tous les cas (sauf un dont nous reparlerons plus tard), les sujets se décrivent comme sociables, bien intégrés au sein de leur groupe, décrivant des loisirs et centres d’intérêt tels que les sports , les films.

Ces activités para-scolaires sont des activités de groupe.

On retrouve une consommation de tabac semblable à celle de la population générale et une consommation d’alcool inférieure ( notion à relativiser du fait de l’âge des patients)

 

 

Antécédents médicaux :

 

La lecture des expertises des sujets est très décevante si l’on s’attend à trouver chez ces sujets des antécédents médicaux , chirurgicaux ou psychiatriques.

Les questions toujours posées ne permettent aucune découverte .

Les sujets n’ont jamais été hospitalisés en psychiatrie ou en médecine pour une cause psychiatrique. Ils n’ont jamais eu de suivi par des médecins psychiatres ou reçus de traitements psychotropes.

Seul un patient fait état d’une tentative de suicide.

Les  antécédents médicaux sont sans particularité par rapport au reste de la population, comme les antécédents chirurgicaux.

 

 

Antécédents judiciaires :

 

La lecture des antécédents judiciaires des sujets met en lumière que  30% des sujets avaient eu dans leur passé affaire à la justice. Dans la quasi totalité des cas, il s’agit de vols, le plus souvent sans violence.

L’élément important est que seuls 2 des sujets font part de condamnations antérieures pour des affaires de viols.

 

 

Les actes transgressifs :

 

Les expertises, même en ne donnant qu’une version, celle de l’agresseur, sont assez éloquentes  sur l’acte en lui même et c’est ici que l’on retrouve l’uniformité la plus frappante.

Les faits reprochés aux sujets sont les mêmes quand on tient compte des modifications récentes de la loi ramenant la fellation forcée à un viol.

Il s’agit  donc de viols ou d’agressions sexuelles  dans 95% des cas, exercés sur des femmes ou des jeunes femmes. En tant que chefs d’inculpation, les violences physiques les accompagnent dans 30% des cas et les attentats à la pudeur dans 20% des cas.

Le lieu du crime est réparti de manière égale entre des caves et hall d’immeubles, des squats et des appartements appartenant tantôt aux familles des victimes et tantôt aux familles des agresseurs.

La notion de groupe est très variable selon les cas, plusieurs affaires rassemblant 2 agresseurs, la plupart font référence à 3 ou 4 agresseurs, rarement plus.

 

Le point de la relation à la victime est le plus marquant : plus de 95% des agresseurs présumés font état d’une relation avec la victime qui faisait partie du quartier. Les agresseurs connaissaient avant le viol le prénom de leur victime.

A noter que les 5% restant rassemblent deux affaires impliquant des individus plus âgés et que ces affaires sont, à la lecture des expertises, un peu différentes des autres.

 

La description de l’acte par l’agresseur présumé est quasi interchangeable d’une expertise à l’autre.

On note un ton dégagé emprunt d’une certaine banalisation, servant à la description d’un rapport consenti, en fait rarement à plusieurs dans le même temps,  mais à tour de rôle.

Dans tous les cas, la victime est décrite comme une « fille facile » ou  comme «la cocotte à tout le monde »

Le sujet reconnaît le rapport sexuel, mais pas le caractère forcé de ce rapport.

 

Pour illustrer ce point, on note :

Tous les autres sujets décrivent une relation consentie, ne retrouvant aucun élément d’anormalité, ni dans le lieu ni dans le fait que plusieurs jeunes garçons aient un rapport avec la même victime,

Toujours dans la description de l’acte par les agresseurs, 30% signalent ne pas avoir pu éjaculer, alors que plusieurs sujets ( environ une dizaine ) signalent leur virginité avant les faits.

 

Toujours dans le cadre de l’expertise, ce qui est donc à relativiser, la plupart des patients ne comprennent pas la plainte et évoquent une plus grande méfiance à l’avenir concernant la gente féminine comme conséquence de leur mise en examen.

 

Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que 50 des 52 expertises se concluent par une accessibilité à une peine de prison, à une non dangerosité psychiatrique et à une absence de pathologie psychiatrique structurée.

Bien entendu, l’âge n’aurait pas permis de préciser une telle structuration, en particulier psychotique, de manière évidente, mais l’expertise aurait sans doute pu détecter des signes à minima s’il y en avait eu, ce qui n’est pas le cas.

A l’exception de rares cas, l’expertise ne met pas en avant de tableau anxio-dépressif, les seuls sujets concernés se trouvaient impliqués dans des affaires les ayant conduits à être incarcérés au moment de l’expertise, et ce à la différence de la plupart des autres sujets.

Il paraît donc possible de relier ce tableau dépressif à l’incarcération.

Si on écarte 10% des sujets dont le niveau intellectuel visiblement faible parasitait la compréhension des questions posées, tous ont une élocution correcte sans trouble de la compréhension, s’exprimant clairement en français et peu intimidés par le cadre de l’expertise

Tous les sujets sont jugés comme « réadaptables ».


 



[1] Psychiatre des hôpitaux, psychanalyste

Directeur médical de la clinique médico-universitaire G. Heuyer (Fondation Santé des Etudiants de France)

Psychiatre auprès de la Cour d’Appel de Paris